Police : cachez ce sang que l’on ne saurait voir

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Depuis peu, les médias se mettent à dénoncer les violences policières et leurs cortèges de blessés légers ou plus graves

Certains – cependant – accompagnent encore leurs analyses d’atermoiements, de questionnements, de points d’interrogation. Difficile de critiquer un corps dont certains de ses membres vous fourniront peut-être un jour matière à scoop… Même si beaucoup d’informations proviennent de syndicalistes policiers ou de membres de la hiérarchie, qui distribuent l’information comme bon leur semble, au grès de leurs intérêts particuliers ou de ceux de l’institution.

Cependant, ne pas admettre, une bonne fois pour toutes, qu’il y a en France des policiers violents et racistes, c’est continuer à se mettre la tête sous le sable. C’est faire semblant de n’avoir rien vu durant des dizaines d’années. En 22 ans à RTL, puis ensuite dans la presse écrite, j’ai souvent dénoncé des bavures policières. Des grosses ! Sans doute n’ai-je pas encore fait assez dans ce domaine…
En cinquante ans de rubrique police-justice, j’en ai croisé des représentants de l’ordre qui se défoulent sur des pékins, pour des raisons pas toujours bien définies ! Ainsi, pour l’anecdote, on notera que les différentes autorités de la police, ministres de l’Intérieur, directeurs généraux, Préfets de police de Paris, ont eu beau passer des consignes et signer des circulaires, afin d’encadrer ne serait-ce que le vocabulaire des gens de terrain, on continue dans pas mal de brigades à décrire dans les messages radio un Algérien, un Tunisien ou un Marocain, comme un «individu de type N/A», pour nord africains. Le délit de «sale gueule» continue à être l’un des critères de contrôles inopinés que les plus timorés des observateurs critiques préfèrent appeler les contrôles «au faciès».

RACISME LATENT
J’ai croisé des gardiens de la paix et des gradés qui ne supportaient pas la simple vue d’un maghrébin, fut-il Français. J’ai fréquenté des officiers de PJ, au 36 Quai des Orfèvres, à la BRB notamment mais aussi dans certaines DPJ, qui disaient pis que pendre de la communauté juive du Sentier, car certains membres d’entre elle formaient une partie de leur «clientèle habituelle». J’ai tourné dans le métro parisien avec des spécialistes du vol à la tire qui, à force de les interpeller, finissaient par haïr hommes et femmes roms. Et tous ces représentants de l’ordre baignaient dans un racisme latent, sous prétexte que «c’était toujours les mêmes qu’ils retrouvaient sur leur chemin». Et pourtant eux savaient que, contrairement aux informations répandues, faute de statistiques ethnique dans notre pays (fort heureusement) il était – et il est toujours – impossible
de savoir si telle ou telle catégorie d’individus rempli plus les prisons que d’autres…
Et, non seulement certains gardiens de la paix, gradés, voire officiers et commissaires ne s’embarrassent pas de détours pour réagir ainsi, mais le racisme policier ne s’arrête pas là. On croyait révolue l’époque où, dans certaines cités, la police pratiquait le «racisme anti-jeunes». Loin de là ! Et si, en plus, l’adolescent est aussi un « individu de type N/A », un «black», tout sauf un «gaulois» insoupçonnable, il a toutes les chances de subir les provocations, les contrôles incessants, les petites humiliations et, en cas de rébellion, si minime soit-elle, des violences illégitimes.

FICTION ET RÉALITÉ
J’ai vu récemment l’excellent film (cinématographiquement parlant en tout cas) Les Misérables. Certains ont pu dire et écrire qu’il s’agissait d’une attaque frontale contre la police en générale. Ce long métrage, même s’il décrit parfaitement la haine des uns et des autres, celle des gosses de cités comme celle de certains des flics qui interviennent, je crois pouvoir dire que, pour ce qui concerne les abus policiers, il est en dessous de la vérité quotidienne et historique. En revanche, la violence déployée par les mômes est bien factuelle. Je me souviens d’un document tourné pour TF1, à Garges-lès-Gonesse, à la grande surprise du producteur. Pourquoi là ? J’avais choisi de suivre les policiers de ce commissariat car je me souvenais que, quelques mois plus tôt, ils avaient été assiégés par des jeunes gens qui voulaient en découdre. L’hôtel de police et ses occupants avait tenu bon durant deux jours, jusqu’à l’arrivée des renforts. L’endroit avait du coup été surnommé «Fort Alamo». Je me rappelle ce rouquin, chef de bord d’une patrouille, faisant passer et repasser son véhicule au pied des barres où les gosses trainaient leur oisiveté. Le face-à-face s’envenimait toujours de la même façon. L’un ou l’autre des protagonistes, uniforme ou pas, faisait un doigt, puis un bras d’honneur. Des insultes pleuvaient sans raisons, jusqu’à ce que ce policier responsable de l’équipage sorte comme une furie en réclamant à ses équipiers : «La gazeuse, passe-moi la gazeuse, magne toi !». Et, s’il courait assez vite, il réussissait en effet à couvrir la petite bande d’un nuage dru de gaz lacrymogène. Pas de rapport, pas de procédure, pas de trace de ce type d’incidents récurrents. Mais le reportage fut diffusé. J’ai appris longtemps après que le «rouquin à la gazeuse» avait été muté… à cause de nous. Il aurait dû l’être bien plus tôt. Mais voilà, le silence était de rigueur dans les rangs.

PROPOS RACISTES
On m’objectera à ce que «tous les policiers ne sont pas comme ça». Qu’il s’agit d’une minorité. Peut-être… Mais une mauvaise herbe peut gâter toute un parterre. Trop de collègues de ces policiers finissent par s’y faire et se taisent. Même si certains n’en pensent pas moins…. Les violents, s’ils ne sont pas la majorité, sont malheureusement assez (trop) nombreux pour entrainer certains de leurs équipiers dans leurs dérives. Il en va de même pour les racistes. J’ai encore en tête le congrès d’un syndicat de police, bien placé parmi les plus représentatifs. Il avait réuni ses représentants dans un hôtel de la porte de Bagnolet. La vedette du jour était le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy. Nous l’attendions, à la porte de la grande salle où se donnait le déjeuner de clôture des travaux. À gauche en entrant, il y avait une longue table de convives. Pas des policiers de base ! Des représentants syndicaux de terrain. Des hommes et des femmes responsables de leurs troupes. Et, en attendant le ministre, nous entendions la tablée proférer des propos ouvertement racistes. Bientôt, elle entonnait des chants du même tonneau, voire encore plus radicaux. Seule l’arrivée de Nicolas Sarkozy fit cesser ces impardonnables dérapages. Les plus hauts responsables du syndicat, entassés à la table d’honneur ne firent rien pour arrêter cet inacceptable tintamarre.

DES EXEMPLES DANS L’HISTOIRE
Malheureusement, cette ambiance perdure. Dans les rangs des syndicalistes, comme au fin fond de certains commissariats. Difficile de fréquenter un pot réunissant plus de deux policiers sans entendre des propos haineux. Dès lors, il est difficile d’admettre que les violences, voire les bavures récentes, sont le fait d’une unique minorité de fonctionnaires. Certains d’entre eux se radicalisent, comme ceux qui leur font face. À Paris, l’histoire de la Préfecture est jonchée de ce genre de méprisables comportements. Les policiers et les gendarmes qui accompagnèrent les juifs jusqu’aux centres de tri de la région parisienne, portes ouvertes sur les camps de la mort, furent plus nombreux que ceux qui se soulevèrent pour libérer Paris. Le peu de ceux qui restent en témoignent, quand on veut bien les écouter… Plus tard, en 1961, combien d’entre eux tentèrent d’empêcher le massacre des Algériens envoyés au baston par leurs dirigeants, bien protégés loin de la répression ? Combien s’interposèrent pour arrêter les violences au métro Charonne ? Et, si en mai 68, le Préfet Grimaud fut obligé de rappeler ses troupes à plus de retenue, c’est bien qu’il avait compris la violence qui sourdait dans les rangs policiers. Bien sûr, les fonctionnaires de police sont eux aussi victimes de violences illégitimes inacceptables ! Bien entendu, jeter un cocktail Molotov sur une voiture de police est un crime et devrait être poursuivi comme tel. Ce qui n’est pas toujours le cas. Oui, certains gilets jaunes et une poignée de syndicalistes, bien pris en main par quelques extrémistes, vont trop loin ! Mais, dans le domaine des violences illégitimes il y a une différence de taille. C’est que - justement - d’un côté de celles-ci, il y a des hommes et des femmes qui ont fait vœu de secourir le citoyen, de lui venir en aide. Et – surtout – ces hommes et ces femmes, ne serait-ce que parce qu’ils portent le bel uniforme de gardien « de la paix » – ces mots ont un sens – doivent justement être exemplaires.

Alain Hamon
Journaliste Police Justice
Directeur de l’agence
de presse CREDO
Auteur de :
- Dossier P…comme police (Alain Moreau 1983)
- Les seigneurs de l’ordre public - 2000 commissaires dans leur fief – ( Belfond 1991 )
- Police, l’envers du décor (JC GAWSEWITCH 2012)
- Le jour où j’ai mangé mon flingue – pourquoi policiers et gendarmes se suicident – (Hugo Doc 2015)

 

Mis à jour ( Mercredi, 19 Février 2020 17:37 )